Les artistes de Ménilmontant

Image

Dans le XXe arrondissement de Paris, l’ESAT (ex-CAT) Ménilmontant accueille 153 travailleurs en situation de handicap mental. Son originalité ? Le Pôle artistique. 27 artistes y exercent en « milieu protégé« .

Roxane parcourt les couloirs silencieux de l’ESAT à grandes enjambées. Artiste peintre handicapée psychique, elle travaille ici depuis 2002 et on la prend facilement pour une monitrice. Visage fermé, regard scrutateur, Roxane est sur la défensive.

Dès qu’elle pénètre dans son atelier, Roxane s’anime. Le contraste est saisissant. Des peintures tapissent les murs de teintes lumineuses. L’atmosphère est feutrée. Dix artistes y travaillent, concentrés. Les ateliers s’ouvrent sur la rue des Panoyaux, à l’écart du vacarme du boulevard.

Spécialité de Roxane : les tourbillons. « J’aime les couleurs en mouvement, qui fusionnent. J’utilise beaucoup de couleurs primaires. La peinture, c’est toute ma vie, c’est une passion », assure-t-elle avec ferveur. « Toutes les personnes qui sont là ont une identité par rapport à ce qu’elles font », souligne Valérie Ougier, monitrice de l’atelier peinture sur soie. Pour ces artistes handicapés, le travail ne se réduit pas à une activité lucrative.

Trois moniteurs encadrent ces ateliers. Valérie Ougier vient du secteur social. Olivier Oet, responsable du pôle artistique, est moniteur en poterie. Catherine De Saint-Etienne – de l’atelier peinture – et lui ont tous deux étudié les Beaux-Arts.

Se « sentir utile« 

Le travail permet de « s’insérer dans un réseau relationnel organisé et prévu avec des collègues, des clients. [Son] absence marginalise », analyse Gérard Zribi*, Président de l’Association nationale des directeurs et cadres de CAT. C’est encore plus vrai pour des personnes déjà en marge.

Un chapeau sur la tête, Marie porte une longue robe noire, bordée de rouge. Elle arbore une rose écarlate, de l’exacte couleur des motifs de sa tenue. Marie façonne des statuettes de Michaël Jackson. Effigies sans visage.

Image

Figurines de Michaël Jackson créées par Marie. Cuisson raku.

« Mon travail me permet de me sentir utile. Il m’apporte de la confiance en moi surtout. Pas seulement ici, mais en tout. J’ai essayé de travailler à l’extérieur mais je n’y arrive pas : je panique trop vite. Il n’est pas question que je m’en aille d’ici ! », conclut-elle d’une voix rieuse.

Marie exhibe sa dernière création. Cuite la veille « au raku », elle dégage une odeur de feu de bois. Le raku, technique de cuisson japonaise, se déroule chez Olivier, à Soisy-sur-Seine (Essonne), chaque jeudi.

Image

Le « monde féérique du bonheur » de Mikaël – encore inachevé – côtoie les peintures murales de Philippe

Mikaël, 26 ans, peint en soupirant des têtes hilares aux couleurs criardes. « Un monde féérique du bonheur. Mais pour le client ça peut être autre chose, s’empresse-t-il d’ajouter. Le client est roi !  » Il s’exprime d’une voix légère. Avec volubilité. « Cela fait un mois et demi que je suis dessus. Quand tu regardes le résultat, tu te dis : « ça y est, tu as mis le temps mais tu y es arrivé! » »

« Je ne casse jamais le travail« 

Le foisonnement des formes et des couleurs donne une impression d’exiguïté à l’atelier poterie. L’ambiance enjouée tient à la personnalité des 17 potiers. La relation professionnelle entre moniteurs et travailleurs handicapés n’est pas hiérarchique. Si les moniteurs s’assurent que le travail soit correctement abouti, les artistes sont responsables de leur organisation. « C’est leur atelier », insiste Olivier.

Image

Lampes en céramique, modelées et peintes par Xavier

Mais le milieu protégé est aussi un terrain de travail, avec ses règles et ses exigences. « Nous avons beaucoup de réflexions communes pour savoir où mettre les limites, précise-t-il, les mains nonchalamment enfoncées dans ses poches. L’inspiration est libre. Mais il ne faut pas faire n’importe quoi : tout ce qui est fait ici doit pouvoir être vendu. Il faut avoir un œil averti et humain. Je ne casse jamais le travail. C’est toujours fait avec un encouragement, mais un encouragement qui peut durer dix ans ! »

Pas de pression sur la productivité. Les artistes travaillent à leur rythme. Une allure propre à la fabrication artistique et à leur déficience. Pas non plus de rivalité entre les artistes. « Il n’y a pas de concurrence parce que nous avons amené ça », assure Olivier.

« Cela me fait peur de travailler à l’extérieur »

L’ESAT est censé être une étape. Sa finalité : l’insertion en milieu dit ordinaire. Certains travailleurs en ont la compétence mais pas la volonté. Le taux de sortie, au niveau national, est de 1% par an.

Lorsque l’on aborde le sujet, Roxane détourne pudiquement le regard et confie : « Cela me fait peur de travailler à l’extérieur. Et puis, j’ai de la chance de travailler en ESAT car le salaire est fixe. J’ai la possibilité de vivre de mon art. »

La rémunération des travailleurs handicapés provient de trois sources. L’argent lié à la production – versé par l’ESAT – auquel s’ajoute un complément octroyé par l’Etat (550 € par mois), pour un travail hebdomadaire de 29h. S’y ajoute souvent une allocation adulte handicapé (de 300 à 500 €).

Pour préparer au départ, les moniteurs tentent de faire ressembler l’ESAT aux conditions de travail extérieures. Valérie explique d’une voix posée : « Avoir un handicap, c’est avoir des difficultés à interagir avec son environnement. Nous donnons une tonalité aux choses. Il faut d’abord instaurer une autonomie intérieure, une stabilité, une ouverture sur le monde », estime-t-elle d’un air pensif. Car tout peut vite déraper : « On est sur du velours tout le temps. »

Les travailleurs handicapés ne sont pas soumis au Code du Travail mais au Code de l’Action Sociale et Familiale. Un statut protecteur qui vise à éviter les licenciements en cas d’absence de productivité.

Image

Atelier poterie : les masques font face à l’entrée

L’orientation en ESAT fait suite à une reconnaissance de travailleur handicapé par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH). Ceux-ci font alors une demande de stage dans un atelier. Un essai de trois semaines au cours duquel les moniteurs valident leurs compétences.

« Au départ, nous favorisons le développement de l’épanouissement personnel, explique Catherine. Léa est la dernière arrivée. Elle débute par un travail plus technique, afin de prendre confiance en elle. »

Par ailleurs, des soutiens professionnalisant ont lieu deux vendredis par mois, souvent hors de l’ESAT. Une façon de se confronter à l’extérieur. Organisés par atelier, ils représentent aussi un moment de création personnelle en dehors du temps de production.

« Ma mère ne voulait pas d’art thérapie »

Les ateliers artistiques ont toujours existé à Ménilmontant. Le CAT a été fondé en 1970 par Marcelle Oet, suite à la naissance de son plus jeune fils, trisomique. Viviane Condat, sa fille, est directrice générale des établissements (ESAT et Centre d’accueil de jour) depuis 1990. C’est une petite femme blonde, avenante et élégante. « Ma mère était visionnaire : la plupart [des handicapés mentaux] n’ont pas accès à l’écriture. Elle voulait leur donner les moyens de s’exprimer car ils ont des choses à dire, mais on n’arrive pas à les entendre. » L’art devient une forme d’expression singulière pour des personnes en difficulté avec le langage.

Elle allume une cigarette entre ses doigts impeccablement « french manucurés« , et poursuit d’une voix rauque : « Ma mère ne voulait pas d’art thérapie. Il ne s’agit pas de les soigner. Notre positionnement est d’être la tête de file de l’art brut en France ». Olivier est le frère de Viviane. Il a développé ce Pôle artistique « unique en France ».

Image

Etalage de foulards en soie à l’atelier peinture, qui prend des allures de Bonheur des Dames

En fin d’année ont lieu des journées de sensibilisation, sous forme de démonstrations dans les entreprises. « Nous présentons un savoir-faire, pour montrer que compétence et handicap ne sont pas antinomiques, explique Valérie. Tous n’y vont pas : ce n’est pas évident [de peindre] devant les salariés qui font des commentaires. »

Derrière elle, une montagne de chutes de soie colorée encombre l’établi. Les reliquats des foulards servent à la confection de sacs à main ou d’oreillers. Les artistes vendent sur des marchés de noël, auprès de comités d’entreprises, mais aussi sur place. Ils se chargent eux-mêmes des transactions. Même en l’absence des moniteurs, ils se débrouillent pour trouver le prix. Ils se serrent les coudes.

Image

Dernière création de Xavier, surmontée d’un couvercle à tête de femme

Xavier, potier, montre son travail avec une fierté manifeste et candide. Il déplore néanmoins la rareté des visites : « Nous ne sommes pas trop connus. Dans la mairie du XXe arrondissement, il n’y a pas d’infos [à notre sujet] ».

D’authentiques autodidactes

« Je suis une autodidacte pour la peinture, assure Roxane. Je me suis lancée dedans à l’âge de 16 ans. » Elle en a 38 aujourd’hui. Le parcours des artistes intrigue : leur talent semble jaillir de lui-même. « Mais ils ont du génie! », rétorque Catherine avec énergie. Authentiques autodidactes, « ils progressent au cours de leur pratique professionnelle. »

Image

Plateau à petit-déjeuner, modelé et peint par Philippe

Philippe humecte une pièce d’argile grise. L’air plus jeune que ses 48 ans, il travaille ici depuis 1983. Philippe, c’est un « personnage ». Regard écarquillé, il parle d’une voix étouffée. Intarissable dès qu’il s’agit de présenter son œuvre prolifique : vaches hybrides, peinture figurative et colorée représentant la nudité… C’est un artiste forcené. On ne le voit jamais en pause. « Sinon le travail avance pas ! », justifie-t-il d’un air d’évidence.

Image

Vache hybride de Philippe

Derrière le bureau d’Olivier, un livre en céramique portant des vœux de bon anniversaire est posé au milieu des classeurs. « Tous les ans, j’y ai droit ! Philippe m’a même peint nu dans un plat à gâteau. » Il fait mine d’hésiter, un demi sourire aux lèvres : « Je ne sais pas si je peux le montrer ». Il attrape finalement l’objet, où Philippe l’a représenté, en posture de « guitar hero ».

A l’atelier peinture, les artistes s’activent toujours, dans le bruissement continu des pinceaux. Sur le mur, les spirales de Roxane veillent. Marie a toujours sa rose rouge.

Emilie Lay

* Gérard Zribi, L’avenir du travail protégé. Les ESAT dans le dispositif d’emploi des personnes handicapées, 3e édition, éd. EHESP, 2008

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s