Le paludier qui chantait à l’oreille des oiseaux

Livre d'or (2)

© Emilie Lay

Sur la rive sud du Golfe du Morbihan, dans la presqu’île de Rhuys, un paludier a restauré le marais salant de Lasné en Saint-Armel. Une renaissance, après 130 ans d’abandon. Depuis 2003, il y récolte « l’or blanc » sur un site dont il a fait une réserve naturelle.

Des cris stridents. Ininterrompus. Le tapage des sternes sur la vasière s’entend de loin. A l’horizon, une ligne bleue signale la proximité du Golfe. Si calme, si lisse que l’on croirait un lac. Seule une mince digue le sépare de la saline. Un sentier balisé par les vannes du marais, comme autant de ponts à franchir.

Un passage ombragé par des chênes verts entraîne le promeneur à travers un labyrinthe de bassins et de lacis végétal. Un dédale sillonné par le vol rapide des sternes : les hirondelles de mer.

« On a une saline unique, qui ne ressemble à rien : une des salines la moins productive au monde, mais avec la plus grande productivité animale et végétale », s’amuse Olivier Chenelle, le paludier. Il se tient, pieds et torse nus, sur une diguette d’argile craquelée. Un brin moqueur, un corps long et musculeux, la peau rougie par le soleil, il porte ce jour-là un pantalon blanc qui découvre ses chevilles.

 

Au centre des oeillets, la vase scintille au soleil

© Emilie Lay

Olivier est originaire de Noisy-le-Sec, en région parisienne. De ses vacances d’enfant dans la campagne bourguignonne est née une passion pour la nature qui le guide encore aujourd’hui. Il a 40 ans. Sa femme, Audrey, en a 32. C’est une petite femme à la voix énergique et aux yeux « glaz » – comme on dit ici – entre vert et bleu. La couleur de ses cheveux change presque aussi souvent que celle des foulards qui la protègent du soleil.

Olivier est un fou des oiseaux : « Je fais du sel : c’est ce qui nous paye. On ne touche pas un euro de subvention. Moi, s’il y a des oiseaux mais pas de sel, je suis content… Audrey, peut-être pas », ajoute-t-il avec un coup d’œil taquin dans sa direction.

Aigrette garzette en balade

© Emilie Lay

10h. Une tourterelle roucoule quelque part. L’air est immobile, le soleil déjà chaud. Des belettes vadrouillent sur le sentier. Une aigrette blanche se mire dans l’eau de l’étier. Sous un ciel limpide, Audrey et Olivier nettoient les œillets, ces bassins où se cristallise le sel.

La jupe tomette d’Audrey est maculée de vase : « C’est la première fois que je l’aide à « décharger » les œillets. D’habitude, c’est le père d’Olivier [agent d’assurances à la retraite] qui s’en occupe. On enlève la vase accumulée sur le fond argileux, pour que les œillets soient propres en vue d’une prochaine récolte ». La première de l’année, si la pluie ne vient pas gâcher cet espoir. Le paludier est soumis aux éléments : « On doit toujours anticiper en fonction de la météo… Dans deux ou trois jours, si tout va bien, il y aura du sel ».

Olivier ramène la vase sur les bords de l’œillet, à l’aide d’une planchette rattachée à un long manche en bois : un « boutoué ». Audrey remplit des seaux. Dans un bruit d’éclaboussures, elle en éjecte de longs jets de vase anthracite. C’est un travail éprouvant. Les seaux contiennent jusqu’à sept litres de vase. Et on grille littéralement au bord des œillets. « Quand il y a du sel c’est pire. Il faut absolument porter des lunettes de soleil, car la réverbération est encore plus importante. »

Olivier "décharge" les oeillets de la vase qui s'y est accumulée

© Emilie Lay – Olivier décharge les oeillets de la vase qui s’y est accumulée

Olivier retire les ardoises qui lui servent d’écluses. L’eau s’écoule lentement dans les œillets. Elle y est saturée à 300g de sel par litre : 10 fois l’eau de mer. Cette saumure brûle la langue quand on la goûte.

A Lasné, on produit du sel artisanal. Un sel gris imprégné d’une argile riche en oligo-éléments. « Les gens sont « bêtes » car ils nous demandent si on lave le sel pour qu’il devienne blanc ! », raille Olivier. Irrité, il déplore cette ignorance : « Ils ne sont plus près de la nature. Ils ne savent plus rien. Ils ne sont plus reliés aux choses essentielles. »

« On a banni les Hommes de la nature. Mais on a notre place »

Le travail, la vie sur la saline sont rythmés par la succession des saisons. Immuables. De l’hiver au printemps, le paludier entretient le marais. Sans son intervention, il s’envaserait totalement.

« Trotro » l’âne, et « Ultime » le poney broutent autour de la vasière – le réservoir d’eau de la saline. « On ne dépense rien en énergie fossile ! », fait valoir Olivier. La saliculture n’utilise que des énergies renouvelables : le soleil, le vent, les marées. A l’issue de son parcours dans le marais, l’eau purifiée est reversée dans le Golfe. Un hectare de marais nourrit en planctons cent hectares de mer.

© Emilie Lay

« Ici, les gens constatent que l’Homme impacte positivement. On a banni l’Homme [de la nature] en disant [qu’il] est un monstre. Mais si l’Homme réfléchit et agit intelligemment avec le milieu, c’est intéressant. On a notre place. Il faut qu’on la trouve ». Ecologiste intransigeant et militant, Olivier tient à ranimer le lien entre l’être humain et l’environnement.

Des ardoises, semées sur le sentier, guident le promeneur à travers la faune et la flore du marais. Un parcours dessiné et explicité par Olivier. Paludier-naturaliste, un peu artiste, il a fait de sa saline un espace éducatif et ludique. Audrey s’étonne de sa disponibilité : « Il fait tout ! Il parle tout le temps aux gens, il répète toujours la même chose. Je ne sais pas comment il fait… Il ne se lasse pas ».

© Emilie Lay

Une femme interpelle Olivier d’un ton joyeux. Cette institutrice a fait l’expérience de la cristallisation du sel avec sa classe, grâce aux bouteilles de saumure à la disposition des visiteurs de la saline. « Ils peuvent les emmener chez eux pour faire le sel eux-mêmes. Cela fait un an qu’il me fait garder toutes les bouteilles de lait ! », s’exclame Audrey, mi-amusée, mi-exaspérée.

Maquette du marais, dessins et modelages d’oiseaux, « atelier art-gile », ciné-nature montrant le paludier – et sa famille – à l’œuvre, Olivier est un créatif inépuisable.

Il y a deux ans, le couple a organisé, en partenariat avec la localité, une fête du sel sur le marais. Une animation avec des contes, des visites guidées, un diaporama d’oiseaux. Mais cette année, « Sel à Nature » n’aura pas lieu. Ils ne sont pas parvenus à s’entendre avec les associations locales.

« Il faut créer le métier qui corresponde à soi »

« Piou-piou », la corneille apprivoisée du couple, croasse en battant des ailes d’un air furieux, perchée sur le portail en bois branlant de leur maison. On y entre par une pièce unique et fraîche, au plafond bas divisé par des poutres. Un poêle a remplacé le feu dans la cheminée. Sur les murs, un mélange de décoration « ethnique » et de gravures d’oiseaux. Audrey débouche une bouteille de cidre, « fabriqué par un copain », et goûte le breuvage d’un air prudent.

Olivier ne boit pas : il n’aime pas le goût de l’alcool. Il ne fume pas non plus. Et il est végétarien. Tout en embrochant des morceaux de melon sur son couteau, il se raconte : « Au moment du service militaire, j’étais objecteur de conscience. J’ai donc dû faire 24 mois de service civil. J’ai d’abord travaillé dans un centre de soins pour oiseaux. Puis dans le Parc Régional de Brière, comme animateur nature. » Il y découvre les marais salants et le métier de paludier.

© Emilie Lay

Il entreprend ensuite un brevet de technicien agricole comme forestier dans les Pyrénées. Il ne le mène pas à son terme. Mais il y découvre l’apiculture.

A partir de 1998, il s’établit comme apiculteur bio à Elven, au nord de Vannes, où ses parents se sont installés. « J’avais des ruches à l’Île d’Houat, et à Belle-Île. J’en ai aussi mis quelques unes à Lasné ». 50 en tout.

La même année, il cherche des marais à acheter. Y compris à Guérande. « Je m’étais dit : j’en ferai une réserve ! Il faut créer le métier qui corresponde à soi. » Pour atteindre son but, il suit la formation de paludier au Centre de Formation Professionnelle de La Turballe, près de Guérande.

Il doit accomplir un stage pratique de six mois. « J’ai eu du mal à trouver un maître de stage car ils veulent garder à Guérande les élèves et futurs adhérents à la coop’ [coopérative des salines de Guérande]. »

« Mon maître de stage faisait 150 tonnes de sel par an. Il avait trop d’œillets, donc il m’a laissé en gérer quelques uns tout seul. J’ai appris sur le tas, en faisant des erreurs. Et j’ai fait beaucoup d’erreurs ! »

Audrey fait sa connaissance en 2008. « J’avais demandé un logement social près de la côte, pour mon fils Awan et moi. On m’en a attribué un à Lasné, tout près de la saline. C’est comme ça que j’ai rencontré Olivier. » Ils ont maintenant un fils de trois ans et demi, Elwyn : « l’enfant des elfes ». « Olivier m’a appris à distinguer les cris des oiseaux. Il est curieux, de choses qui nous semblent dérisoires. Donc, il connaît plein de trucs. »

Bientôt, Audrey se lancera dans sa propre aventure. Son DAEU (diplôme d’équivalence du BAC) en poche, elle entamera dès septembre des études de sage-femme à Rennes. Pendant quelques années, le couple partagera sa vie entre la faculté de médecine et le marais salant.

« Ronan voulait des huîtres, Monique voulait un paludier et moi je voulais des oiseaux »

Refaire une saline à Lasné était une gageure. Le marais était abandonné depuis plus d’un siècle. En 1978, le Conseil Général du Morbihan acquiert le site dans le cadre de la protection des Espaces Naturels Sensibles (ENS). Une politique initiée au niveau départemental quatre ans plus tôt. Le Golfe du Morbihan compte alors environ 1 800 hectares de marais endigués, dont celui de Lasné (30 hectares). Le lieu végète pendant 25 ans.

En 1998, Olivier écrit à une vingtaine de communes des environs possédant d’anciens marais salants. A l’époque, le Conseil Général met à l’étude un projet de Parc Naturel Régional. Il en a confié l’élaboration au Syndicat Intercommunal d’Aménagement du Golfe du Morbihan (SIAGM). La restauration du marais de Lasné représenterait une « vitrine » appuyant le futur Parc.

En 1999, Monique Cassé, chef de projet au SIAGM, rencontre Olivier au sujet de son idée. Dans son équipe, David Ledan est chargé de mission dans le cadre de la pédagogie à l’environnement. C’est un balèze aux yeux clairs et au parler franc : « Nous en avons discuté ensemble : Ronan [Pasco, chargé de mission mer et littoral] voulait des huîtres, Monique voulait un paludier et moi je voulais des oiseaux. Finalement, on a mis tout le monde d’accord en optant pour une gestion tripartite, avec une zone de quiétude pour les oiseaux, [aménagée en 2006] ». Le secteur est par ailleurs classé, à l’échelle européenne, en Zone de Protection Spéciale pour les oiseaux.

Entrée dans la zone de quiétude du marais de Lasné

© Emilie Lay

Le département décide de confier l’exploitation du marais salant à Olivier. Il lui délègue la sauvegarde du site : à charge pour lui de préserver l’équilibre de cet écosystème.L’installation d’un paludier suscite alors la méfiance chez certains. Bretagne Vivante, une association de défense de l’environnement, exprime des craintes. David Ledan s’en agace : « Scientifiquement, à Bretagne Vivante, ils sont super forts, mais ils ont une approche naturo-naturaliste ».

Michèle Fardel a adhéré à l’association en 1989. Depuis 2008, elle est responsable de la section locale pour la presqu’île de Rhuys. Ses propres grands-parents « allaient chercher le sel sur le marais [voisin] du Duer ». Elle explique les réticences de Bretagne Vivante : « Nous poursuivions des objectifs différents. Même si un site est endigué, ce n’est pas pour autant que la biodiversité est dégradée ».

« A l’époque, l’argument avancé par l’association était qu’un ENS n’a pas pour vocation à recevoir une activité économique, éclaire Sophie Bodin, responsable du service des Espaces Naturels Sensibles au Conseil Général. Il a une vocation de protection de l’environnement. Ils pensaient que l’on pouvait gérer le site autrement, sans forcément installer un paludier. Et puis, le projet en faisait sourire d’autres : cela paraissait tellement vieux, tellement enfoui… certains pensaient que, deux ans après, c’est terminé et on remballe tout ».

« Les paludiers guérandais m’ont dit : « Tu ne feras rien là, ce n’est pas possible»

En 2001, Dominique Plat est élu à la mairie de Saint-Armel. Cet homme jovial est originaire de Nantes. Il a épousé une arméloise : « Le grand-père de ma femme était le meunier de Saint-Armel et du Hézo [la commune voisine]. » Une Charte de l’environnement est affichée dans son bureau. « A mon arrivée à la mairie, j’ai fouillé partout et je suis tombé sur le courrier d’Olivier. A l’époque, je faisais de la course à pied sur le sentier côtier et je voyais ce marais à l’abandon… »

Le service des ENS au Conseil Général soumet au maire fraîchement élu le projet d’installation d’un paludier. L’édile réunit alors une « commission environnement » pour en débattre au niveau local. Elle regroupe les riverains, l’association de chasse, les ostréiculteurs. Dans le même temps, il contacte le SIAGM. « J’y ai cru tout de suite. Et au niveau municipal, c’était intéressant car la restauration de la saline s’est accompagnée de la remise en état de la digue, d’une création d’emploi et d’une activité touristique nouvelle. »

A l’époque, tout le monde n’est pas si optimiste. On sent chez Olivier une certaine amertume lorsqu’il évoque les «Guérandais». De la colère presque : « Les paludiers guérandais sont venus sur le site avec la chercheuse du CNRS, Geneviève Delbos [auteure d’ouvrages sur les milieux salicoles]. Ils m’ont dit : « Tu ne feras rien là, ce n’est pas possible. Cela fait 130 ans, il y a des remontées de fer ». » Mais il ne se laisse pas démonter. « Moi, j’étais sûr que ça allait marcher. »

© Emilie Lay

Dès janvier 2003, les travaux débutent à Lasné, avec l’aide d’une entreprise guérandaise spécialisée. Ils sont suivis et financés par le Conseil Général du Morbihan. Le site est réhabilité sur dix hectares. 24 œillets sont formés. Lasné est une petite saline, faite avec la sueur et les mains d’Olivier : « Au début, il y a eu six mois de pelleteuse. Puis il a fallu dresser un plan, dessiner des diguettes en arrête de poisson, et faire le reste à la pelle ».

S’ensuit un long apprentissage sur le terrain : « C’est difficile de garder le marais rempli. Il faut apprendre à réguler les niveaux d’eau. Compenser l’évaporation de l’eau douce par de l’eau salée. » Sur la vasière, deux menhirs miniatures indiquent la hauteur d’eau. Olivier les a baptisés avec humour « le breton et sa bretonne ». Un sourire provocateur au coin des lèvres, il précise : « C’est la bretonne qui est noyée en premier. »

« La première année, quand le sel est arrivé dans le marais, je savais pas comment le récolter. C’est toute une technique ! Pendant mon stage à Guérande, il n’y avait pas eu de récolte de sel. Alors, j’y suis retourné. J’ai trouvé un type – vachement sympa – qui m’a dit : « Vas-y, croche-dedans ». » Il prend un air contrit : « D’ailleurs, je lui ai fait un trou dans son œillet ».

Pour acheter le matériel du paludier, il faut être adhérent à la coopérative des salines de Guérande. Ce qui n’est pas le cas d’Olivier. « Le problème c’est qu’on ne trouve les outils que là-bas. Alors je me débrouille avec un copain ».

« Il faut rester en lien avec le passé, ne pas oublier »

Au Moulin à Café, le café-boulangerie de Saint-Armel réputé pour son gochtial – sorte de pain brioché spécialité de la presqu’île – Yann sert les clients. Un peu enveloppé, le crâne rasé, il a un air doux et bonhomme.

L’endroit est situé sur la rue principale. Idéal pour observer la vie du village. La terrasse fleurie d’une abondance de géraniums est bondée. Yann, débordé. Il adopte un ton apaisant : « J’ai trouvé que la restauration de la saline était une bonne idée. Et puis les gens parlaient souvent du marais. C’est une ancienne activité de Saint-Armel ; ils l’avaient vu dans des vieux bouquins ».

© Emilie Lay – Fleur de sel en formation

Un point de vue partagé par Dominique Plat. Dans son bureau, il sort d’un tiroir un document jauni. Il manipule avec précaution l’antique bordereau des douanes : celui-ci mentionne un chargement de sel, en 1855, à la cale de Saint-Armel. « Pour moi, remettre en place un paludier n’était pas une vue de l’esprit. La commune a toujours eu des paludiers. En plus, on n’arrête pas de dire que le climat se réchauffe. Et puis, je pense qu’il faut rester en lien avec le passé, ne pas oublier ».

Le Golfe du Morbihan regroupe aujourd’hui 500 hectares d’anciennes salines. La saliculture y est pluriséculaire. Dès le XVe siècle, les paludiers de Guérande mettent en valeur les marais salants de Saint-Armel, à la demande des moines de l’abbaye voisine de Saint-Gildas.

Pendant des siècles, l’activité salicole apporte la prospérité à la presqu’île. D’autant plus que la région est exemptée de Gabelle, l’impôt sur le sel, jusqu’à la Révolution. Une exception qui nourrit la contrebande avec ses voisines. Le Golfe compte alors environ 700 paludiers.

Le début du XIXe siècle marque l’apogée de l’âge d’or pour les salines morbihannaises. En 1850, 1 000 hectares de marais sont exploités dans la presqu’île de Rhuys.

Mais à la fin du siècle, la concurrence des salins du Midi et la Révolution industrielle entraînent le déclin des salines de l’Ouest. L’écosystème fragile des marais salants est rétif à toute industrialisation.

Le soleil se couche sur la saline

© Emilie Lay

L’exploitation du sel à Lasné s’interrompt en 1875. L’année 1962 met un terme définitif à l’activité salicole : Théodore Le Du, paludier au lieu-dit Le Passage, à Saint-Armel, abandonne à son tour.

Son fils aîné, Marcel, se souvient : « J’ai commencé à travailler avec mon père après le certif’ : j’avais 13 ans. » Aujourd’hui, il en a 66, un visage joufflu aux yeux rieurs, et une mémoire intacte. « Mon père livrait une grande partie des boulangeries de Vannes, mais aussi les fermes des environs. Quand ils tuaient le cochon, en septembre, ils avaient besoin de sel pour saler la viande. Bah oui, il n’y avait pas d’congélo à l’époque ! »

« Avant, il y avait un grand marais salant. Tout le monde avait une part dans la vasière. Chacun exploitait quelques œillets. Quand mon père s’est retrouvé isolé, il a été obligé d’arrêter le sel : c’était trop dur d’entretenir la digue seul. »

Marcel Le Du n’a jamais rencontré Olivier. Il n’a pas eu non plus la curiosité d’aller voir son marais. Son jugement est dubitatif : « C’est plutôt folklorique que l’reste. Même avant, en plus des salines, tous ceux qui travaillaient sur les marais avaient aussi une ferme. C’est pour dire qu’on fait encore du sel à Saint-Armel, ça s’arrête là. On ne peut pas vivre de ça, ce n’est pas possible. »

« Les gens viennent sur le marais et s’approprient le site. C’est leur sel. »

Dès 2003, la canicule aidant, Olivier récolte huit tonnes de sel. « Cela a été un pied de nez à ceux qui n’y croyaient pas. Ça leur a cloué le bec quand j’ai vendu sur le marché ». Sa saline est viable. Son pari, réussi.

Dominique Plat se rengorge : « J’étais très fier. En plus Olivier m’a offert de la fleur de sel. Tout le monde est venu sur le marais, les gens du Conseil Général, le SIAGM, la presse locale… » Chacun semble vouloir s’attribuer un peu de ce succès. « Cette action me plaît particulièrement. Je sais que je suis sur un siège éjectable, mais j’aurai laissé ça. Tout le travail, c’est Olivier qui l’a fait, mais j’ai ma part dans cette réussite », se targue-t-il.

Depuis, Olivier fait vingt jours de récolte par an en moyenne. En 2006, sa meilleure année, il produit près de 32 tonnes de sel. Mais en 2007 et 2008, la récolte est nulle. Dans ces cas-là, il vit sur son stock. Il ne vend pas à la coopérative de Guérande et ses revenus restent aléatoires.

Et puis, un « sel service » permet d’acheter sur le marais : un coffre en bois rempli de sel. Les visiteurs se servent seuls et déposent l’argent dans un tronc. Olivier leur fait confiance : « Ils l’achètent sans le voler… Il y en a qui partent sans payer, mais d’autres laissent plus, alors on s’y retrouve. Les gens viennent sur le marais et s’approprient le site. C’est leur sel. »

© Emilie Lay

Dans le cabanon qui sert de salorge d’appoint, une étuve permet de sécher le sel à l’abri de la pluie. Il fait 48° dans le bâtiment exigu et surchargé. Posé par terre, un moulin en ferraille sert à écraser le gros sel. Et sur les murs, encore des photos d’oiseaux.

Les pales d’un ventilateur bourdonnent en brassant l’air. Elles agitent un mobile en coquillage. Au-dehors, le soleil est brûlant. Installée face à la fenêtre ouverte, Audrey ensache de la fleur de sel, entrecoupant son travail de pauses fréquentes et de profonds soupirs.

Elle vend le gros sel sur les marchés de la presqu’île. Mais aussi du sel moulu, auquel elle ajoute des algues, du fenouil, ou encore un mélange d’herbes aromatiques constituant le « sel fou ». Le couple fournit aussi quelques magasins, à Vannes et Saint-Armel. « La fleur de sel est plus chère car plus rare. Nous fixons le prix du sel par rapport à nos charges. On garde des prix stables… Peut-être qu’un jour on sera obligés d’augmenter. »

Un pas lourd signale l’arrivée d’Olivier. Il dépose un cageot dans un coin. Rempli de plaques de cire en provenance de ses ruches. Une odeur suave emplit tout l’espace. Audrey confie : « Olivier sentait toujours la cire. C’est comme ça qu’il m’a séduite. Même dans sa voiture, ça sentait la cire ! »

© Emilie Lay – Les salicornes poussent naturellement sur les ponts

Le petit marché de Saint-Armel fête ses dix ans. Les commerçants sont groupés autour de l’église à porche. Pas besoin pour Audrey de haranguer les clients car « ils connaissent [ses produits], surtout à Saint-Armel ». Elle dispose sur son emplacement des salicornes en pots. Ces sortes de haricots salés poussent spontanément sur le marais. Le maire arpente les lieux d’une démarche nonchalante. Les promeneurs déambulent en tenues légères, la peau luisante de chaleur. Trois petites filles vendent des bouquets de lavande de mer.

Un vieil homme passe devant le stand d’Audrey, chemise disco rayée rouge et grise, cigarette au bec. Sceptique : « Y a des salines ici ? » On s’étonne toujours un peu que Saint-Armel ait son marais salant.

« Chez Olivier, t’as pas besoin de jumelles car les oiseaux sont là ! »

Sur la vasière, les sternes piaillent et s’égaillent soudain. Une tige de dactyle entre les dents, Olivier les regarde s’agiter d’un air pensif : « Elles ont sans doute vu un rapace en migration. Hier, on a eu le passage d’un faucon pèlerin. Ces prédateurs n’effrayent pas les sternes : elles sont plus agiles que n’importe quel rapace ».

Sterne en vol au dessus de la saline

© Emilie Lay – Sterne pierregarin en vol

Surtout plus nombreuses. « Avec 250 couples, nous avons la plus grande colonie de sternes de Bretagne. Beaucoup de colonies ont disparu à cause des prédateurs. » A Lasné, Olivier a disposé un fil électrifié autour de la vasière pour les en protéger.

Il arrive que les sternes lui foncent dessus. « Elles me font des trous dans la tête. » Il insiste : « Si, si, parfois je saigne ! » Elles s’attaquent à lui quand elles ont des œufs : « Elles me prennent pour un prédateur, car je m’approche souvent pour entretenir les abords de la vasière. Elles ne reconnaissent pas leur maître », plaisante-t-il.

Le paludier a dédié l’endroit aux oiseaux : « Bientôt un couple de martins-pêcheurs arrivera sur la saline. Ils reviennent tous les ans, au début du mois d’août. » Le marais procure aux oiseaux la base de leur alimentation. Mais aussi un endroit où nicher : lors de la restauration de la saline, Olivier a élevé des îlots sur les bassins. «Le marais constitue un espace d’une richesse extraordinaire, alors que c’est un site entropique. »

Lasné est logé dans une anse à l’est du Golfe. Coincé entre la Réserve Naturelle des Marais de Séné, et celle du Duer. Le Conseil Général a chargé les ornithologues de Séné de suivre le site et d’y compter les oiseaux. Guillaume Gélinaud, conservateur de la réserve de Séné depuis 2008, est salarié de Bretagne Vivante. Il considère que Lasné « avait [auparavant] un rôle marginal dans le Golfe [en termes de biodiversité]. Ce biologiste confirme que « la remise en valeur de l’ensemble du marais a permis l’augmentation du nombre d’oiseaux. Elle a surtout encouragé la fréquentation par les espèces nicheuses, comme les sternes, ou encore les avocettes et les échassiers. Mais la concentration d’oiseaux sur une saline n’est pas la même que dans une réserve, ou une zone de quiétude », nuance-t-il.

Une aigrette garzette se repose sur un îlot

© Emilie Lay

Selon Olivier, une centaine d’espèces fréquente l’endroit. La période de reproduction – de mi-mars à mi-juillet – est la plus riche. Il a ainsi compté « 38 nids d’avocettes au printemps 2012. » Ces oiseaux au long bec noir, finement retroussé, sont l’emblème du marais salant.

A Lasné, le visiteur est plongé en plein cœur de cette biodiversité. David Ledan est enthousiaste : « Cela n’existe pas en France ce qu’il a fait Olivier. En avril-mai, tu vois les avocettes et leurs poussins à côté de toi sur le sentier !! Chez Olivier, tu n’as pas besoin de jumelles car les oiseaux sont là ! » Ce photographe ornithologue a parcouru une partie des réserves de France et du Monde, de l’Afrique du Sud à la Floride, en passant par l’Inde: « Le seul endroit comparable, c’est dans les Iles Farnes, entre l’Ecosse et l’Angleterre. On y trouve un peu la même ambiance qu’à Lasné. »

Un essor touristique

Selon David Ledan, « avant, Saint-Armel, personne ne savait où c’était. Les gens connaissaient juste le gochtial ». Le bourg aux maisons en granit et toits d’ardoises, est fleuri de roses trémières et d’hortensias. Préservé des hordes de touristes. Le charme de ce coin reculé du Golfe ne se révèle qu’au promeneur patient.

Le maire a constaté un essor touristique au cours des dernières années : « Maintenant, au niveau local, tout le monde sait qu’il y a un paludier ». C’est même devenu une des trois premières demandes de visite sur la presqu’île.

Par ailleurs, Olivier reçoit gratuitement 100 classes par an, dont environ 70 amenées par des animateurs de centres de vacances. La découverte du marais fait partie du programme pédagogique des établissements scolaires locaux. D’après le Conseil Général, Lasné est le site le plus visité du département, dans ce cadre. Un attrait lié à la « pédagogie à l’environnement » élaborée par le paludier.

© Emilie Lay

Mais cette popularité a un revers. Aux dires du maire, « il commence à y avoir une sur-fréquentation par les gens du coin. Quand des cars entiers arrivent, ça ne plaît pas trop à Olivier. » Ce dernier estime que la présence de groupes trop importants risque de nuire à l’écosystème de sa saline. Il refuse donc d’accueillir plus de vingt visiteurs à la fois. Une exigence formulée sur le panneau du Conseil Général à l’entrée du site… et pas toujours respectée.

Depuis quelques années, des tensions naissent à ce sujet avec le Département et l’office du tourisme. Lorsqu’on les interroge, ceux-ci évitent soigneusement de s’étendre sur ces frictions. De son côté, Olivier justifie son rejet de la notoriété par le souci de « préserver l’accès libre de l’Homme dans la nature, de maintenir des marais salants sans grillage ».

La fleur de sel crisse comme de la neige

Les eaux bleues de la vasière reflètent ses îlots. Près de la berge, des ardoises jonchent le sol au pied d’un chêne. Elles composent un livre d’or. Un couple y a apposé sa signature : « Balade en amoureux ». Le feuillage dégage une odeur douce et végétale. Une brise agite les branches, faisant danser des ombres sur le bric-à-brac coloré. Un bambin d’environ un an barbouille son ardoise, assis à califourchon sur les genoux de sa mère.

Olivier pousse la brouette qui servira, dans un instant, à la récolte de fleur de sel

© Emilie Lay

Lasné est une saline familiale. Un endroit propice à l’imaginaire. Jean-Marie Terpereau, photographe amateur, expose régulièrement ses clichés – et ses pensées – sur la saline. Il en parle d’une voix éthérée : « Une poésie émane du lieu, une alchimie entre les eaux saumâtres, le ciel, l’argile… »

18h30. La lumière, dure et terne, devient plus rasante. Les bassins se muent en miroirs liquides. Audrey a enroulé un chèche blanc autour de sa tête. La fleur de sel forme à la surface des œillets une croûte grisâtre semblable à un glaçage.

Olivier râle : « Le vent est de sud, l’air est trop humide, la fleur de sel est trop grosse ». La fleur de qualité doit être fine. Audrey examine le dépôt flottant sur la saumure : « Elle est plus facile à récolter quand elle est agglutinée. Aujourd’hui, ce n’est pas trop le cas ».

Dans la "lousse", première fleur de sel de l'année

© Emilie Lay – Dans la lousse, première fleur de sel de l’année

D’un mouvement léger de sa « lousse », elle crée une courte vague. L’ondulation propulse le sel dans l’outil. Avec délicatesse, veillant à ne pas racler le fond de l’œillet, Audrey cueille la fleur, d’une blancheur surprenante lorsqu’elle émerge de l’eau. Elle crisse comme de la neige. « C’est toujours très émouvant car on ne sait jamais si cela va arriver ou pas. La fleur de sel, c’est ce qui va nous nourrir, donc c’est essentiel. Moi, je trouve ça fort. » La fleur récoltée la veille grâce à un vent d’est « ami des paludiers », la première de l’année, sèche déjà sur le sentier en un monticule neigeux. Immaculée. Scintillante. En deux jours, Olivier et Audrey en auront récolté trente kilos.

Première fleur de sel de l'année

© Emilie Lay

Les oiseaux, qui s’étaient mis à l’abri de la chaleur, sortent de leur inertie. Et de leur silence. Un courlis passe en chantant dans le ciel. Son cri est repris en écho par Olivier.

Emilie Lay

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4 réflexions sur “Le paludier qui chantait à l’oreille des oiseaux

  1. salut !
    je viens juste de prendre connaissance de ton très joli texte, un vrai roman! j’espère que tout va bien et que tu vis ta passion
    à un de ces jours
    olivier , le paludier

    • tiens, c’est marrant que tu l’aies trouvé! justement, je comptais t’envoyer le lien. comme j’essaye toujours de le vendre à des journaux, j’attendais d’avoir peut-être de bonnes nouvelles de la presse avant de te tenir au courant. mais pour l’instant je suis un peu hors saison pour ce type de sujet…
      à bientôt!

  2. Avec des amis, nous avons découvert le marais de Lasné hier après midi Merci pour ce travail remarquable . Le parcours aménagé est très sympa. Même si je n’ai pas tout tput lu (trop de choses et d’oiseaux à voir mais on y retournera)

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