Un accueil pour les SDF à Bon Repos

Des airs d’accordéon font vibrer les locaux d’Accueil Ecoute Viroflay (AEV). Le Parisien du jour passe entre les mains qui ne sont pas occupées à rouler des cigarettes. Ce 21 décembre, les sans-abri accueillis par l’association ont pu savourer un petit-déjeuner de Noël, entre les effluves de café chaud et la musique du Port d’Amsterdam.

Au fil des jours, une soixantaine de bénévoles se relayent par groupes de trois dans l’ancienne maison du jardinier de Bon Repos, prêtée par la Ville. Chaque matin, ils offrent un petit déjeuner aux SDF. Les lieux prennent alors des airs de cantine familiale, avec ses nappes en toile cirée aux motifs de couleurs vives. Les sans-abri – des hommes en majorité – peuvent aussi se laver, et y entreposer leurs affaires. «On ne leur pose pas de questions, précise Jeanine Deleau, la présidente de l’association. Mais on a un cahier de suivi pour savoir où ils en sont dans leurs démarches.» Epinglée au mur, une affiche informe aussi des coordonnées des autres associations caritatives.

Créée en 1994 par le Pasteur Anglade, l’AEV travaille en partenariat avec d’autres associations, telles que la Croix Rouge ou le Secours Catholique. Elle est subventionnée par la mairie, le Département et l’Eglise réformée de France.

Si certains SDF fréquentent les lieux tous les jours, d’autres ne viennent qu’une fois l’an : «On ne peut pas déterminer une raison qui fasse qu’ils viennent ou pas. Au bout de six mois dans la rue, on n’a plus la notion ni du temps, ni de l’espace.» Chômage, séparation, prison, les histoires sont singulières mais les causes de marginalisation sont identiques. Avec une solitude en partage pour ces invisibles, parfois très jeunes, comme Benoît qui n’a que 19 ans.

«Les effets de la crise se sont fait sentir petit à petit depuis 2008, déplore la responsable de l’AEV. Il y a des gens qui avaient leur entreprise, pour qui ça s’est cassé la figure…» C’est le cas de Jérôme* (35 ans), qui s’est établi dans les bois il y a trois mois. Seul. «Comme ça, on n’est pas emmerdé par les autres. Il a appris à se camoufler dans cette forêt proche de son ancien domicile. J’aime m’y balader la nuit», confie-t-il alors que des débris de tabac viennent se mêler aux miettes de pain sur la table.

Ce mode de vie est risqué. L’année dernière, un campement a brûlé dans la forêt. Une femme est morte dans l’incendie. «On n’a jamais trop su si c’était un règlement de compte, ou un manque de précaution…», souffle Monique, une bénévole.

Maintenant qu’il a commencé à se dévoiler, Jérôme* se montre intarissable. Comme s’il ne pouvait plus endiguer le flot. Le regard dérobé par l’ombre de sa casquette, il se raconte en agitant les mains – des mains fines et petites. «J’étais cadre commercial dans la société de mon père. Quand ça s’est arrêté, j’ai rien retrouvé : je cherchais des postes super bien placés. Je croyais trouver des personnes qui me donneraient un coup de main. Et la porte était fermée chez ma mère. Je pensais pas que ça arriverait comme ça», répète-t-il avec incrédulité.

Beaucoup perçoivent le RSA (470€). «Ils connaissent aussi toutes les « combines ». C’est leur façon de survivre, justifie une bénévole. Il y en a qui ont refusé une offre d’emploi. Ils tiennent trop à leur indépendance. Et avec un travail, ils n’ont plus droit aux aides financières.» Le passage à la rue semble empêcher toute réinsertion : «La rue renforce les difficultés psychologiques, insiste Jeanine Deleau. Certains pourraient s’en sortir, mais non, tout rate. Il y a chez ces gens un truc qui est cassé, vraiment, et que personne ne peut réparer.»

Emilie Lay

« Cinq ans dans la rue, ça tue une personne »

Quand on le rencontre, vêtu proprement, on n’imagine pas que Gérard* (54 ans) vit dans la rue. Son souci quotidien : « Passer inaperçu, par respect de soi-même et des autres. »

Cet habitué de l’AEV loge dans sa voiture depuis cinq ans. « C’est plus convivial ici, dit-il avec un sourire étrangement serein. On discute, plutôt que de se renfermer. » Gérard fréquente aussi SOS accueil, à Versailles, pour y laver son linge. Un va-et-vient incessant entre les associations d’aide aux sans-abri, pour conserver sa dignité.

En 2006, la blanchisserie où il travaillait depuis dix ans dépose le bilan. Ses revenus baissent subitement de moitié : « Et là… ça a été la dégringolade ». A la rue, il perd tous les avantages d’une « vie normale : boire un café chaud, se lever tard… tout ça, on n’a pas. Pour prendre une douche, faut être là à l’heure. Sinon, tout est fermé. »

Gérard* gagnait un peu d’argent, grâce à des « petits boulots. Je tonds la pelouse pour les personnes âgées. Les gens me paient en chèque emploi service. J’ai une petite clientèle. »

Il s’est même vu proposer un poste d’employé municipal dans les espaces verts. Avec logement de fonction. Une offre qu’il a déclinée. Crainte de laisser sa voiture en cas de retour à la rue ? Personne n’a pu s’expliquer ce refus.

Cependant, plus question pour lui de travailler. Depuis l’été dernier, il souffre de graves ennuis de santé : « Cinq ans dans la rue, ça tue une personne. Et encore, ça va, je suis pas tombé dans l’alcool. On se met à boire parce qu’on dort mieux le soir », révèle-t-il.

« Je voulais pas aller en foyer, comme aux Mortemets [65 places]. On vous vole, ça pue. On peut attraper n’importe quoi, la gale… Mais [l’assistante sociale] m’a dit : je ne veux pas vous retrouver mort. » Gérard* a donc dû intégrer un petit foyer d’hébergement d’urgence… au moins pour l’hiver.

* Les prénoms ont été changés

Emilie Lay

 Article publié dans Toutes les Nouvelles (édition de Versailles), le 2 janvier 2013

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