Vivre avec le cœur d’un autre

Fourqueusien, Jean-Jacques est ''un homme heureux'', grâce à ce coeur, qu'on lui a transplanté en 2004 (1)

© Emilie Lay

« La « Grande Faucheuse » devait me prendre, elle m’a épargné. Grâce à une mère qui m’a donné le cœur de son enfant, je suis vivant », jubile Jean-Jacques M’Sica, qui a bénéficié d’une transplantation cardiaque en 2004.

A 61 ans, ce « jouisseur de la vie » a le sourire chaleureux et le verbe galopant. Jeune retraité de la banque, il est père de deux enfants et grand-père de trois petits enfants. Un bonheur qu’il aurait pu ne jamais connaître.

Ses problèmes cardiaques débutent à l’âge de dix ans. Au fil du temps, son cœur s’use. Jusqu’à ce jour de 2004 où son cardiologue lui apprend la nécessité, urgente, d’une greffe. « Alors, vous vous prenez un Boeing 747 dans la figure. Au départ, c’est quelque chose que l’on n’admet absolument pas. Comment peut-on vivre avec le cœur d’un autre ? »

L’attente 

Commence alors l’attente. « Il faut être disponible 24 heures sur 24. Dès que le téléphone sonne, vous sursautez. » 6 mai 2004, 16h30. La sonnerie du téléphone retentit. A l’autre bout du fil, une voix lui annonce : « On a un cœur pour vous. » A l’évocation de ce souvenir, Jean-Jacques ne peut retenir ses larmes. « Là, vous vous prenez le second 747. J’ai eu peur. La peur de mourir pendant l’opération. »

Pendant plus de six heures, les chirurgiens de La Pitié Salpêtrière (Paris) lui transplantent un nouveau cœur. Une vie nouvelle, grâce à la mort d’un étranger. Le sentiment de culpabilité est écrasant. « En recevant le cœur d’un autre, j’ai eu l’impression d’avoir été « violé » dans mon intégrité. J’avais peur de la nuit, car je visualisais mon donneur qui me disait : « De quel droit vis-tu avec mon cœur ? » J’ai mis deux ans à m’en sortir. Ce cœur n’était pas à moi, j’en étais le gardien. »

La douleur

Une pièce noire, sans fenêtres. Après l’intervention, Jean-Jacques se retrouve en salle de réveil. Seul avec la douleur, « atroce, malgré la morphine. J’ai connu une dilatation du temps. Un infirmier passe, à qui je demande l’heure. Il est 23h30. Quand il repasse un peu plus tard, je lui dit : « Il doit être 6 ou 7h maintenant? » « Oh non, Monsieur, il n’est que minuit ». Alors je me suis mis à pleurer. » Les jours suivants, il est comme prisonnier de son propre corps. Puis, lentement, il peut bouger à nouveau, se lever. Revivre enfin.

Jean-Jacques pense chaque jour à son donneur. Avec cette frustration immense de ne pouvoir le remercier. « Il n’existe pas de plus beau cadeau que de donner, sans rien attendre en retour. Une femme qui avait accepté le prélèvement sur son fils m’a dit un jour : «Par sa mort, trois personnes vivent, et cela atténue un peu ma douleur.» »

La vie 

Pour lui, il y a désormais un avant et un après. « J’avais travaillé pour avoir plus de pouvoir, d’argent, la plus grosse voiture. » Il balaye tout cela d’une main méprisante. « Ce n’est que vanité ! Je suis plus heureux aujourd’hui. Chaque instant est fabuleux. Mon plaisir est de visiter des expositions, me balader avec ma femme… » et s’adonner au sport avec régal. Lui qui, avant sa greffe, avait besoin de trois quarts d’heure pour récupérer d’une simple douche. « Mais je n’ai pas le droit de faire du parachute ou du saut à l’élastique », précise-t-il en éclatant d’un rire franc.

Engagé dans le tissu associatif, il intervient aussi régulièrement dans les médias et dans les instituts de formation en soins infirmiers, pour évoquer les relations entre le corps médical et les patients greffés. Il estime avoir « une dette envers la société. »

Chaque année, il fête ses deux anniversaires. Celui de sa naissance, et celui de son cœur « par respect pour son donneur. Tous les matins depuis neuf ans, quand j’ouvre mes volets, je me dis : « Nom de dieu, la vie est belle. Tu es vivant !» »

Emilie Lay

Article publié dans Toutes les Nouvelles et Le Courrier des Yvelines, 19 juin 2013

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